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Rencontre avec Paul Lang, directeur des musées de Strasbourg

 

Lors de notre voyage à Strasbourg, monsieur Lang nous a chaleureusement accueilli•e•s le jeudi 14 novembre 2019 dans son bureau situé dans le palais Rohan, en face de la célèbre cathédrale. Il nous expliquera d’ailleurs au cours de l’échange que ce palais, qui regroupe trois des dix musées de la ville, datant du début du 18ème siècle, n’est pas anodin puisqu’il fut symboliquement construit suivant les codes de l’architecture française peu après le rattachement de la ville au pays en 1682.

La direction des musées de Strasbourg, à la façon de villes comme Marseille ou Rouen, fonctionne selon un principe de réseau mutualisé. Cette initiative est prise dès 1949 et le réseau compte aujourd'hui 11 musées et monuments :

 

- le musée des Beaux-arts
- le musée des Arts décoratifs
- le musée archéologique
- le musée de l’œuvre de Notre-Dame
- le cabinet des estampes et des dessins
- le musée Alsacien
- le musée zoologique
- le musée historique
- le musée Tomi Ungerer
- le musée d’art moderne et contemporain
- l’Aubette 1928

 

 

Une histoire strasbourgeoise des musées

C’est en parlant des dix musées, auxquels s’ajoute un monument historique (l’Aubette 1928), que M.Lang nous a fait un rapide rappel historique pouvant expliquer les spécificités des musées strasbourgeois. Tout commence en 1802, sous le consulat, avec le décret Chaptal qui fait bénéficier des prises de guerre artistiques de Napoléon dans les provinces françaises. Strasbourg, à ce moment là, bénéficie d’une quarantaine de toiles de grands maîtres mais fait face au même problème que toutes les villes recevant les œuvres : il n’y avait pas de musée jusqu’alors. Les chefs d’oeuvre sont donc présentés dans des églises de la ville. En 1870, la guerre de Prusse éclate. Strasbourg est assiégée et bombardée, les églises ne sont pas épargnées, et les tableaux sont détruits. 1870 marque une annihilation de la mémoire de la ville en terme de peintures et de manuscrits.

Mais en 1871, Strasbourg devient allemande. La France ayant été vaincue lors de la guerre de Prusse, la ville bénéficie d’une certaine façon des dédommagements de guerre versés par son ancienne nation. L’Allemagne, dans les années qui suivent, mène une grande politique d’acquisition artistique et ce jusqu’en 1914. Et à Strasbourg, on ne montre ni la peinture germanique, ni la peinture française. C’est ainsi que les collections actuelles du musée des Beaux-arts sont pleines de maîtres italiens ou flamands, laissant peu de place aux « locaux ». Le périmètre des arts représentés et acquis n’a ensuite cessé de s’élargir.

 
 

Un projet scientifique singulier

Ayant visité l’espace Django le matin, la différence a été frappante et très intéressante. Que ce soit au niveau du lieu, des fonctions de notre interlocuteur, ou de son discours, nous avons très rapidement pu notifier des enjeux et positions très différentes.

Paul Lang étant conservateur de musée, il se doit par définition de… conserver les collections, et d’une certaine manière l’image même de ce type d’établissement. Il nous a donc parlé avec passion et conviction de sa vision d’une œuvre d’art, et de la façon de l’apprécier. Il déplorait les nouvelles conduites de certains publics, ne profitant plus de ce qu’ils avaient devant leurs yeux mais prenant tout en photo très rapidement pour probablement ne plus les regarder par la suite.

M. Lang est à la tête des musées de Strasbourg depuis le printemps 2018, et le projet scientifique qui l’a fait accéder à ce poste après de longues années en tant que conservateur à Otawa tient en un principe clair : « distinguer et fédérer ». C’est sa détermination à décloisonner des publics qui selon M. Lang a le plus joué dans sa nomination. Il nous donne ainsi un exemple : l’un des chefs d’œuvres que cache la ville est le mausolée du maréchal de Saxe sculpté par Jean-Baptiste Pigalle, se trouvant dans l’église saint Thomas. Plusieurs expositions sont prévues autour de ce groupe sculpté : une monographie sur Pigalle aux Beaux-arts, une autre au musée zoologique décortiquant le bestiaire allégorique que l’on peut discerner sur les parois du tombeau, peut-être une autre au musée d’art contemporain sur le thème de la poésie funéraire… Ainsi un•e habitué•e du musée zoologique peut se retrouver à s’intéresser à la sculpture néoclassique, ou un•e amateurice d’art contemporain à la zoologie.

Une autre part de son discours concernait le numérique. S’il pense que c’est un outil intéressant qui mérite sa place dans les institutions muséales, il reste néanmoins vigilant quant à son utilisation qui ne doit absolument pas se substituer à une œuvre physique. Voir une œuvre sur un format numérique ne suffirait pas pour ressentir ce que l’on pourrait face à une toile ou une sculpture.

Il était très intéressant d’entendre qu’il souhaitait à travers l’actuelle exposition au musée des Beaux-Arts montrer que la plupart des œuvres, originellement, n’étaient historiquement pas conçues pour être affichées dans des musées mais que, paradoxalement selon lui, rien n’égale un musée pour mettre en valeur et admirer ces mêmes œuvres. Se soulève alors toujours la question de la place du musée dans l’appréciation de l’art et de la valeur d’une œuvre en dehors du cadre institutionnel.

M. Lang a conclu notre entrevue en nous expliquant qu’à son goût, l’idéal classique « Instruire et plaire » n’est pas dépassé et qu’il faut même s’en emparer pour conduire un projet culturel vaste comme celui de la ville de Strasbourg.   

 

Plus d’informations : https://www.musees.strasbourg.eu/

 

Servane Leveque & Louise Simon