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Darwin : de l'entrepreneuriat culturel à l’illégalité

Après avoir découvert La Fabrique Pola, c’est à la rencontre de Darwin, un écosystème inédit en France, que nous sommes partis pour compléter cette journée du jeudi 9 novembre 2017 à Bordeaux. Sur place, Philippe Barre, fondateur et directeur du lieu, nous guide dans une visite enrichissante tout en évoquant les difficultés de ce modèle culturel insolite qui impose de réfléchir sur les modalités économiques, financières, culturelles et sociales qui sous-tendent les structures culturelles du paysage français actuel…  

Crédit photo : Rémy Picherit

 

Darwin ou la porosité des mondes

C’est sur la rive droite de la Garonne, au milieu d’une ZAC en pleine re/dé-construction, au sein d’un quartier prioritaire de Bordeaux, que se trouve Darwin, éco-système en plein développement.
Installé sur le site de l’historique caserne Niel en 2008 en réaction contre le projet d’un promoteur immobilier qui souhaitait démolir le lieu, Darwin naît de l’initiative de Philippe Barre, alors investi depuis 2005 dans un projet incubateur nommé “Evolution”.

Ce lieu pourrait s’apparenter aux friches culturelles qui fleurissent un peu partout sur le territoire français.Mais il n’en est rien : véritable microcosme unique en son genre, un nombre important de structures cohabitent sous son toit :espaces de coworking, associations, skate-park, potager, ateliers, une épicerie bio (Les Magasins Généreux), un restaurant… Ils brassent leur propre bière, hébergent des poules et autrefois des abeilles, construisent des saunas avec des matières récupérées, organisent des festivals et des conférences (notamment le Climax Festival)… C’est donc tout un petit monde bouillonnant que l’on découvre après avoir fait un petit tour du tiers-lieu sous le soleil bordelais.

Mais Darwin, c’est aussi et surtout une philosophie particulière.  Le nom du lieu souligne justement les intentions qui en sont l’essence. En réaction à la montée de l’obscurantisme créationniste et aux extrémismes, de manière générale, Philippe Barre, veut soutenir la théorie darwinienne de l’évolution : l’homme et les espèces animales s’adaptent à leur environnement, ce qui leur permet de survivre et surtout de s’améliorer, en évoluant …  Et cette idée d’adaptation est le concept clef de la friche.

Que vient faire la culture dans tout ça? Pour Philippe Barre, la culture est  le marqueur de l’humanité : elle nous distingue des animaux et de la vie sauvage. Elle est donc intimement liée à la civilisation et participe à cette capacité d’adaptation de l’homme. La culture, à Darwin, est comme un levier capable d’éveiller les consciences. Elle est partout où il y a des réflexions qui contribuent à changer nos vies, à penser d’autres manières de faire et d’autres façon d’occuper la planète. Ainsi, l’écologie, qui relève d’une certaine esthétique de la vie, fait partie intégrante de la culture car elle ré-enchante nos vies au quotidien. La culture est donc le fait de chacun et a un caractère transversal. Et ce qui intéresse Philippe Barre, justement, c’est cette immanence de la culture, ou comme il préfère le dire « du fait culturel ». Elle lie les gens, les mondes, les modes de faire. Ainsi, les distinctions n’ont plus lieu d’être. Cette porosité entre les univers est précieuse à Darwin, et en arpentant le lieu, la multitude d’activités qu’on y retrouve le prouve.  Le skate-park relève autant du culturel que Les Magasins Généreux, que le poulailler. C’est cette “intensité des possibles”, que l’on cherche à travailler et à cultiver à Darwin. Comme le disait le scientifique auquel ils ont emprunté le nom : « J’ouvre un livre et je ne le referme pas » : chacun peut se saisir de ces réflexions, à son niveau, et les amener quelque part.

Porosité”, un mot déjà entendu à la Fabrique Pola, où Blaise Mercier, le directeur, parlait déjà de cette idée de créer des passerelles entre les mondes : celui de la culture avec celui de la “société civile”, celui de l’art et de la création avec celui des pratiques amateures. Et aussi, plus largement, de considérer la culture, le développement durable, la gestion commerciale... comme un tout permettant de créer une richesse, un fourmillement sur le territoire et de reconnecter les gens. Et surtout, d’être radicalement indépendants.

Crédit photo : Rémy Picherit

L'entrepreneuriat au service de la culture

Pour bénéficier de cette indépendance si précieuse à Darwin, Philippe Barre a joué de méthodes financières qui ont été qualifiées de “capitalistes”. Ce mot, le directeur l’assume et s’amuse à le souligner et le revendiquer, tant il sait qu’il gêne dans le milieu culturel. Néanmoins, c’est grâce à la création d’un fonds d’investissement et d’une Fondation que le rachat des bâtiments en toute légalité a été possible. La Caserne Niel a ainsi pu se soustraire aux ambitions des promoteurs immobiliers, permettant à Darwin d’occuper les lieux de façon entièrement autonome.

En effet, Darwin c’est un modèle économique 100% viable et indépendant des subventions de l'État. Cette espace dans lequel le fonds a investi a été transformé en plusieurs espaces générateurs de bénéfices : une librairie, un bar-restaurant devenu le plus grand restaurant bio d’Europe et 6000 m2 d’espaces de coworking. Darwin dégage ainsi un chiffre d’affaire et des retombées économiques  sur le territoire non négligeables pour unétablissement culturel.

Grâce à ces bénéfices, la machine culturelle, sociale, écologique et solidaire peut se mettre en marche : tout d’abord, dans toutes les activités économiques de Darwin 5% des recettes sont reversées à la Fondation Darwin. Celle-ci dispose ainsi d’un fond propre pour mettre en place ses actions.

Et elle s’investit !  Socialement et écologiquement. Quarante associations sont hébergées gratuitement tandis que plus d’une centaine sont soutenues tous les ans. Des personnes en situation d’urgence sont également accueillies dans des modules tout autour de la caserne. Un skatepark, un potager bio, une attention à la consommation d’énergies et au développement durable finissent de peindre le tableau de ce lieu des possibles que Philippe Barre nomme “l’écosystème Darwin”. Pour lui, évoluer dans un secteur économique n’empêche pas d’avoir une conscience sociale, culturelle ou écologique aigüe. Cet écosystème reflète la philosophie de Darwin autour de la porosité des mondes : c’est la volonté de faire le plus de choses variées possibles à un même endroit et avec tous les publics, de mutualiser les espaces et des énergies.

A Darwin, sport, entrepreneuriat, culture, tout est lié… Ce qui pose évidemment problème, lorsqu’il s’agit de rentrer de se déclarer à l’administration française pour d’assurer sa pérennité.

 

Rapport de force avec l’administration française

Si pendant longtemps le projet Darwin a obtenu le soutien des pouvoirs publics, ce n’est désormais plus le cas. Il y a un an, en janvier 2017, la Mairie de Bordeaux somme Darwin de libérer certains espaces afin que le projet immobilier originel puisse enfin sortir de terre.

En effet, depuis le début, Darwin et à travers lui le projet d’incubateur “Evolution”, occupe une partie des lieux sous le joug d’une autorisation d’occupation temporaire, désormais arrivée à son terme. Il s’agirait donc de délocaliser les 40 associations et les logements d’urgences, pourtant mis en place avec le soutien de la Mairie. Ainsi, depuis un an, une partie des darwiniens squatte réellement les lieux et se sont regroupés sous le groupe de “La 58è” afin de protester contre cette mise à pied. Ils revendiquent notamment le droit de payer un loyer ou de racheter le complexe au même prix qu’il a été cédé aux promoteurs immobiliers.

Plusieurs arguments sont évoqués lorsqu’il s’agit de justifier cette expulsion : les normes sécuritaires et le caractère privé du projet arrivent en tête de liste. Philippe Barre, lors de notre rencontre, assure fermement avoir toujours respecté ces mêmes impératifs de sécurité. Des policiers, en voiture, font des rondes au sein de la friche, mais ne descendent pas de leur véhicules : “On est plutôt en bons termes avec eux, ils voient bien qu’il n’y a rien qui dépasse et qu’on est dans les règles”. A contrario, les fondateurs de Darwin reconnaissent le “côté schizophrène” de leur projet et en assument les contradictions. Il leur est impossible par exemple, de n’héberger que des associations “vertes”, économiquement parlant. Ils insistent sur le caractère complexe de ces questions : pour eux l’important est de collaborer avec des acteurs offrant une nouvelle vision : il s’agit plus de penser d’autres modèles de croissance, voir des modèles décroissants (que l’on consomme moins, que l’on pollue moins) et de générer de la richesse à travers cette décroissance plutôt qu’une philosophie du tout écologique. Quant au caractère privé du projet, Philippe Barre rappelle le rôle primordial de Darwin en terme de dynamique territoriale, de rayonnement à l’étranger, et de retombées économiques. Mais surtout, le directeur insiste sur le côté novateur du projet. Il s’agit d’un écosystème : aucun cadre juridique mais la juste prétention de proposer un réel système alternatif, indépendant des ressources publiques et donc “sans collier autour du cou”, comme il le souligne, tout en étant viable économiquement. Bref, il s’agit d’un OVNI dans le paysage culturel français. Les tensions entre la culture entrepreneuriale du lieu, l’aspect capitaliste de son fonctionnement remettent-ils en cause ses vocations sociales et écologiques ? Ce sont les conditions de son indépendance… Une indépendance qui inquiète la collectivité, mais qui ferait rêver n’importe quel professionnel de la culture, conscient de la difficulté de s’affranchir de la puissance publique, et des concessions nécessaires à la pérennité d’une structure culturelle.

Informations pratiques :

Darwin Ecosystème

87 Quai des Queyries

33100 Bordeaux

05 56 77 52 06

http://darwin.camp
Soutenir Darwin : https://www.change.org/p/comite-de-soutien-du-darwin-ecosysteme-laissonspasbeton

Clémence Bigel & Léna Callens

Voir aussi

2017
BORDEAUX

Du 9 au 11 novembre 2017, la promotion a mis le cap vers l'Atlantique. Destination Bordeaux, pour trois jours d'ivresse culturelle à la rencontre de lieux (musées, SMAC, théâtre, CDCN, friches, mairie...) et d'acteurs locaux. Retours sur cette escapade dépaysante.